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Direction d’acteur

Désir, plaisir de transmettre : la question de la formation des jeunes acteurs comme le travail avec les amateurs ont toujours intéressé Gilles Cohen.
Il y trouve matière à nourrir sa pratique de comédien, de metteur en scène, et surtout, chaque atelier, avec sa part d’inattendu, entretient l’esprit d’ouverture qui le guide. Depuis 1987, il a pris en charge de nombreux stages au cours Florent, au Théâtre de Chaillot.
Il intervient régulièrement dans plusieurs écoles de cinéma (FEMIS, ECAL Lausanne) sur le jeu et la direction d’acteur. Il a d’ailleurs mis en scène certains de ses anciens élèves, parmi lesquels : José Garcia, Lionel Abelanski, Julien Boisselier, Sylvie Testud…
Entretien avec Gilles CohenSi la formation des jeunes vous passionne, c’est avant tout parce qu’elle se place sous le signe de l’ouverture…
C’est essentiel pour moi de faire la part entre mes expériences pédagogiques et mon métier de metteur en scène. Avec les élèves, je me garde de faire de « la direction d’acteur ». Dans l’enseignement traditionnel, en particulier au conservatoire, on reconnaît souvent chez tel ou tel apprenti comédien « la pâte » de tel ou tel maître…Mais si je donne des cours, ce n’est pas pour formater les élèves en leur imposant mon idée du jeu, ni pour transmettre un style. La question n’est pas de jouer comme je l’indique. J’essaie de délaisser les critères professionnels qui ont vite fait d’enfermer les jeunes dans un emploi. Ce qui m’intéresse, c’est leur disposition au jeu. A partir de là, ma pratique m’aide à détecter la singularité de leur talent, et je cherche avec eux à aller au plus près de leur personnalité d’acteur. Je ne crois pas aux « trucs » en matière de formation. Il faut surtout créer un climat de confiance où chacun apprend à s’aventurer vers soi-même. Le cours ouvre un espace privilégié en ce sens que nous ne sommes pas dans l’inquiétude et l’urgence du spectacle à monter$. Il n’y a pas d’obligation de résultat. De plus, ces jeunes sont encore dans une certaine innocence face au métier, ils ne peuvent pas se cacher derrière des réflexes professionnels- il y a là une forme de nudité, de fragilité qui exigent une pudeur et une qualité d’écoute extrêmement vives. Chaque fois qu’un élève me propose quelque chose, je veux qu’il sente qu’il n’y a pas de jugement de valeur. Au contraire, ces jeunes m’obligent à ouvrir le regard autrement. Avec eux, je me sens moins buté, et je crois que je suis capable d’une forme de disponibilité plus audacieuse.
Ces expériences passent aussi par un travail rigoureux sur la langue…
Oui, c’est primordial car j’estime que si un élève est capable de faire entendre un texte, il a déjà accompli une grande partie du travail. Apprendre à travailler sur la ponctuation pour comprendre comment l’auteur passe d’une idée à une autre, sentir la longueur d’une phrase, la manière dont je peux la porter par la respiration et par là, épouser le sens du texte…La technique doit permettre avant tout de discipliner l’énergie de l’acteur. Le jeu, ce n’est pas de se laisser envahir par ses propres émotions mais de les faire ressentir aux spectateurs. Et cela exige un entraînement très rigoureux. C’est aussi pour cette raison que j’aime aborder avec les élèves les grands textes classiques. Ils permettent entre autre de sortir des sentiments banals, de transcender vraiment le quotidien. Pour les interpréter, on ne peut pas se contenter d’aller puiser dans son petit vécu. Il faut aller vers plus grand, plus large que soi. C’est une prise de conscience essentielle au théâtre. Et là encore, cela m’aide à transmettre l’idée que seul l’élan, le mouvement compte. Le jeu du comédien n’a de vérité qu’ici et maintenant. On peut tout faire et défaire, tout fabriquer et détruire aussi vite. Ce qui crée de l’émotion, c’est le fait même que je suis en train de la chercher, pas de l’obtenir, et cela, il faut l’inventer à chaque instant. C’est la raison pour laquelle que je ne veux pas être dans la prescription.
Vous organisez également de nombreux ateliers destinés aux amateurs. Qu’est-ce qui vous attire dans ce type d’expérience ?
Aller au devant de gens qui désirent s’initier au théâtre et dont ce n’est pas le métier me paraît d’autant plus indispensable que j’évolue dans un milieu souvent trop fermé sur lui-même, voire sclérosé. Parce qu’ils sont vraiment engagés dans la vie sociale, les amateurs arrivent chargés d’un vécu directement ancré dans la réalité, ce qui nourrit très différemment leur jeu de comédien. Je n’oublierai jamais le stage que j’ai proposé, il y a plus d’une dizaine d’année à des mineurs d’un bassin houiller de l’est de la France. Je pouvais ressentir qu’il y avait chez ces mineurs plus qu’un désir, une nécessité, une sorte d’urgence à exprimer des émotions, mais cela s’accompagnait aussi du besoin de goûter une forme de légèreté, ce que le théâtre permet puisque nous sommes dans le jeu. L’âpreté de leur vie était là, mais le cadre de la fiction permettait aussi de lui échapper. Humainement, ce fut une expérience unique. Avec les amateurs, mon objectif est comme avec les apprentis comédiens de guider chacun au plus près de soi. Mais je ne le conçois pas comme une « thérapie », au sens où ce n’est pas un soin. Avant tout, cela reste de la fiction. Il faut toujours que le jeu prime, qu’il s’accompagne de distance et d’humour. Avec les élèves, j’aime l’idée que nous sommes ensemble pour raconter une histoire, la remettre en scène, et qu’au cœur même de ce travail, chacun pourra se découvrir et peut-être s’accepter.
Du comédien de plateau aux « acteurs » de la vie sociale, vous rêvez d’autres formations possibles…
En fait, c’est un peu comme une tentation …A force de travailler avec les amateurs, je me suis souvent demandé si mes pratiques de comédiens et de metteur en scène ne pourraient pas introduire aussi un peu de jeu dans la vie sociale. J’aimerais monter des ateliers d’expression orale qui iraient dans ce sens. La plupart des gens jouent plus ou moins consciemment un rôle dans le monde du travail. A un haut niveau de responsabilité, ce rôle peut devenir oppressant car il devient de moins en moins facile de ne pas identifier toute sa personne à la fonction dont on a la charge. L’idée serait justement d’aider les gens à introduire de la distance, à jouer de cette maîtrise technique qui s’acquiert au théâtre, en particulier dans l’usage de la parole, pour rester maître du jeu. Là encore, il ne s’agirait pas de donner des « trucs », mais bien de travailler sur la conviction profonde de chacun. Est-ce que cela ne participerait pas à enrichir le rôle de ces « acteurs » de la vie sociale ? Ils gagneraient en souplesse, en confiance… L’idée peut paraître fantaisiste, mais de tels ateliers me passionneraient.